La petite histoire des bobos contemporains

La petite histoire des bobos contemporains

Pour les milieux populaires et réactionnaires, le terme bobo, bourgeois-bohème pour les non-initiés, est une étiquette indispensable dans cette ère "post-vérité". Indispensable parce que l'étiquette résout tout conflit éthique, morale ou politique; c'est bien connu. C'est durant l'agitation sociale des années soixante, allant du mouvement des droits civiques à mai 68, qu'a émergé le bobo moderne; mais est-ce que le bobo a changé depuis ou est-il toujours le même aujourd'hui? 

Préhistoire du bobo

À l'époque où le téléphone à roulette faisait office de média social, le bobo représentait par essence un type précis de la jeunesse désinvolte: il habitait les villes, avait une bonne éducation, exprimait un certain conformisme pour les goûts raffinés, présentait une sensibilité aux valeurs universelles de la gauche, avait à l'esprit l'exotisme des bohèmes, était tolérant, donc libéral socialement, affirmait avec puissance son idéalisme en matière de paix et exprimait un dégoût du luxe et des richesses ostentatoires. Ce portrait quelque peu péjoratif mérite tout de même d'être revisiter aujourd'hui, maintenant que nous sommes de retour dans un grand moment d'agitation sociale. Qu'est-il advenu du bobo après tout ce temps?

Capital culturel et capital économique

J'aborderai donc la question avec une définition négative: le bobo est un élément du peuple qui s'extériorise des milieux populaires grâce à son capital culturel et économique et qui aurait oublié ce que signifie faire parti du peuple. Le terme est donc issu d'un schisme entre le peuple idéalisé et des élites plus ou moins bien définies: 

"La société s'enferme dans une véritable mise en scène collective avec quatre acteurs principaux: le peuple trompé, le héros (qui parle en son nom: journaliste, homme politique, simple citoyen), l'ennemi qui menace l'identité du peuple (par excellence le musulman) et son allié (l'idiot utile, le multiculturaliste, le bobo)." Raphaël Liogier, la guerre de civilisation n'aura pas lieu.

Ce qui définit donc le bobo contemporain serait avant tout une opposition avec la notion de peuple, une certaine sensibilité pour la gauche universaliste et libérale et un capital économique et culturel supérieur aux classes populaires.

Et la bourgeoisie dans tout ça?

Je ne cacherai à personne que la bourgeoisie, après trente années de libéralisme économique, de financiarisation de l'économique et de mondialisation des marchés, n'est plus ce qu'elle était. Le capital économique et le niveau de vie de la petite bourgeoisie se sont effrités à coup de mesures néolibérales comme ce fût le cas pour les classes populaires, mais son capital économique et, surtout, son capital culturel, lui permet de dominer malgré tout autant le marché de l'emploi que les lieux de pouvoirs comme la politique, les médias et l'université. Qui plus est, le pouvoir d'achat des bobos est aujourd'hui une manne pour une foule d'acteurs économiques allant des charlatans aux compagnies de yogourt permettant de faire du yoga sans ballonnement.

L'individuo-globalisme comme nouveau métarécit historique

On serait facilement porté à croire que la définition posée plus tôt du bobo sera complète. Ainsi, le bobo ne serait que la figure d'une jeunesse pseudo-hippie individualiste ayant oublié la nation, le peuple et la patrie. Toutefois, il y a bel et bien une nouveauté majeure pour décrire le bobo: le changement de métarécit planétaire suite aux efforts de mondialisation.

"Il existe aujourd'hui une nouvelle dynamique mythique générale, un métarécit émergeant en phase avec la globalisation, l'individuo-globalisme, qui refond progressivement les traditions religieuses dans son moule originaire. De plus en plus dominant, particulièrement dans les sociétés industrielles avancées, cet imaginaire se comporte comme une force magnétique, objet d'attraction et de répulsion." - idem

Pour Liogier, ce métarécit sous-tend les thèses du "retour de la religion", de la "désécularisation" ou du "réenchantement du monde" et provoque l'apparition de trois phénomènes religieux: le spiritualisme, le charismatisme et le fondamentalisme. C'est ce spiritualisme religieux qui découle tout droit de la culture bourgeoise-bohème d'origine, mais la prévalence du métarécit individuo-globaliste en soi représente toute l'ampleur de la domination que le bobo exerce désormais sur l'espace public des sociétés "avancées".

Spiritualisme religieux: le culte du bien-être

En effet, pour Liogier, partout sur la planète, et surtout dans les pays "avancés", c'est chez une certaine élite urbaine, ayant un capital économique et culturel plus affirmé, que le spiritualisme se fait le plus sentir: 

"Premier phénomène : le déploiement des nouveaux mouvements religieux, plus ou moins proches et issus du New Age, ayant évolué vers une culture et une technologie religieuses de plus en plus communes, souvent regroupés sous l'appellation de "spiritualités", développés dans l'ensemble des sociétés industrielles avancées, surtout en Europe occidentale, en Amérique du Nord, en Océanie (Australie, Nouvelle-Zélande) et dans certains pays d'Asie (Japon, Corée du Sud). Le mouvement le plus stable, le plus institutionnalisé et le plus développé de cette tendance étant le bouddhisme occidentalisé qui en concentre les caractéristiques essentielles : culture du bien-être, réinterprétation néo-scientifique des "vérités spirituelles", libéralisme dogmatique, écologie mystique, le tout se résumant dans le culte bicéphale de soi et du monde." -idem

On le voit partout; le bobo est une clientèle avec beaucoup d'argent à dépenser et un capital culturel plus "rationnel" qui demande le meilleur pour soi: on lui vend à grosse dose de publicité et de marketing journalistique le minimalisme des uns pour se recentrer autour de ses "vrais" besoins, le tourisme "humanitaire" d'une autre pour "ouvrir ses horizons", la quête d'une diète parfaite et "détoxifiante" prêchée par Gwyneth Paltrow, la mode des gourous spirituels proposant des cures d'amaigrissement pouvant provoquer la mort par suffocation bien emballé dans du papier cellophane enseveli dans la boue, les cours de yoga mais avec l'exotisme d'un cours de conscientisation sur la culture hindoue afin d'éviter de se faire accuser d'appropriation culturelle, des produits de santé naturelle et du curcuma pour éviter les vaccins dangeureux pour leurs enfants et surtout; le secret, succès littéraire comparable à la bible et au banquet de Platon.


"Le signe que la mythologie individuo-globaliste est devenue une culture dominante, tient au fait qu'elle ne peut qu'être objet d'attraction ou de répulsion. (...) Les spiritualistes sont ceux qui ont assimilé pleinement le scénario individuo-globaliste et le jouent naturellement sur la scène de leur vie. Ils peuvent financièrement s'offrir un tel décor naturel où il ils sont en quête de créativité, de connaissance de soi et du monde, et de bien-être. Pour cela, ils consomment de la nourriture bio, font des stages de yoga, de rebirth, de naturopathie, suivent les enseignements du dalaï-lama, pour les plus religieux, ou se contentent de cures de bien-être, de voyage d'aventure, en quête d'expériences. (...)

Ils semblent posséder le bon sens, la vérité, le bon goût. Tout le monde ne peut pas néanmoins s'offrir des yaourts bio et des cures de bien-être. Le simple yaourt bon marché débordant d'additifs synthétiques aura lui aussi, pour rester désirable, un packaging vert, organique, signe d'authenticité. Le rayonnement de la culture dominante se dégrade à mesure qu'elle s'éloigne de son centre. On peut parler de dégradés d'une couleur unique. Les yaourts bon marché ne gardent de bio que l'imprimé de l'emballage. La culture dominante est ainsi directement vécue par certains. Les autres imitent, fascinés, comme des moucherons autour d'une source lumineuse. Le jeu de l'imitation est le premier ressort de la domination, par quoi le dominé est à la fois attiré et exclu." - idem

Finalement, la notion péjorative et contemporaine du terme bobo tient surtout au fait qu'il s'agit désormais d'une culture dominante qui attire et répulse les éléments populaires. En effet, les plus pauvres seront attirés par les télé-évangélistes afin de vivre leur propre moment de plénitude, ce que Liogier nomme le charismatisme, ou seront répugnés face au métarécit individuo-globaliste, en voyant la richesse ostentatoire qu'une élite dilapide sans se soucier des éléments populaires, au point de se réfugier dans le fondamentalisme réactionnaire: 

"les nouvelles valeurs (du métarécit) constituent un idéal esthétique et éthique qui ne peut être vécu pleinement par tout le monde. Certains peuvent rejeter cet idéal, par frustration morale, par sentiment d'humiliation. Pour d'autres, les plus nombreux, cet idéal n'est tout simplement pas économiquement à leur portée. En effet, le développement personnel suppose une grande marge d'oisiveté, tout comme l'expérience du monde suppose les moyens de voyager. (...) Il faut prendre la notion de culture dominante au sens chromatique, comparable à une couleur dominante qui serait seulement accessible à l'état pur à une petite élite, tandis que les autres strates de populations auraient seulement accès à des versions dégradées, impures, plus abordables, qui sont comme des dégradés de la couleur initiale. C'est parce qu'il y a des dégradés que la couleur pure, dont jouit l'élite cosmopolite, domine l'ensemble du tableau social." - idem

Or donc, la répulsion que certains évoquent à l'encontre des bobos seraient moins le jeune homme en soi partageant ostensiblement sur les réseaux sociaux les selfies faits avec des pauvres noirs pendant son voyage de pérégrination humanitaire ou encore la jeune femme qui publie à chaque nouvel attentat en sol occidental un nouveau hashtag "je suis" en pensant changer le monde, mais plutôt un genre d'aura et de prestance nonchalante, une désinvolture, face à la misère des classes laborieuses. Ces éléments des classes laborieuses se sentiraient méprisées, invisibilisées et pressées à suivre de nouveaux codes moraux, une nouvelle esthétique de la vie en société et des valeurs qu'ils ne partagent pas nécessairement. C'est donc dans ce schisme esthétique que repose l'identité du bobo contemporain.

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