La guerre de civilisations n'aura pas lieu

La guerre de civilisations n'aura pas lieu pour Raphaël Liogier

Dans l'espace médiatique, deux visions manichéennes s'imposent dans les débats sur les enjeux de l'immigration, du terrorisme et des guerres au Moyen-Orient. D'un côté nous avons les visions ultras-libérales parlant d'universalisme et rejetant les amalgames entre terrorisme et islam. De l'autre, une frange inquiète de la population votant pour les Donald Trump et les Marine Le Pen, marchant dans la rue afin de reconquérir des frontières à coup de "retournez chez vous". Le dernier essai du philosophe et sociologue Raphaël Liogier tente ainsi de démonter l'ouvrage de Samuel Huntington "le choc des civilisations", en plus de réaffirmer la thèse selon laquelle nous vivrions dans une civilisation universalisée. Il termine avec un portrait de l'individu et de la société contemporaine. L'idée qu'un personnage comme Huntington soit cité par les Le Pen et Daech de ce monde rendrait l'ouvrage phare coupable de racisme par association. Dans ma précédente chronique j'ai décris spécifiquement la théorie du choc des civilisations, théorie qui n'est pas du tout en lien avec la caricature qu'en a fait Liogier... 

Choc ou guerre? 

Le premier constat est affligeant, Liogier parle quelquefois de choc des civilisations et d'autres fois d'une guerre de civilisations. L'amalgame sémantique est très évocateur du préjugé de Liogier. Dans les faits Huntington fait une distinction durant toute la longueur de son ouvrage. Or donc, la vision de Liogier traduisant que ce choc ou cette guerre de civilisations à ses assises dans le différentialisme du 19 ième siècle, une théorie anthropologique avec comme prémisse qu'il y a des "différences infranchissables entre certains peuples humains", est à l'origine du racialisme et justifie le racisme culturel, il s'agit d'une caricature grossière d'Huntington prise avec les mots d'Edward Saïd dans son livre "orientalisme". 

Pour continuer, durant tout l'ouvrage, Liogier taxe Huntington d'essentialisme et pose l'universalisme moderne comme un contexte historique révélé par la crise du canal de Suez en Égypte. Ainsi, ce "complexe de Suez", titre d'un autre ouvrage de Liogier, serait l'épisode d'un "renversement de l'ordre politique et symbolique du monde". Cet essentialisme des différentes réalités partout sur la planète rend la thèse de Liogier plutôt confuse en ce qui trait aux pays qui n'avaient rien à voir à Suez, comme par exemple afin d'expliquer les conflits entre la Chine et le Tibet, le Pakistan et l'Inde ou l'Ukraine et la Russie. C'est pourtant ce genre de réalité qu'Huntington tente de prévenir avec sa théorie du choc des civilisations.

Spectacle populiste

Bien entendu, Liogier dénonce à tour de bras cette "pièce de théâtre populiste" où il y aurait le "peuple trompé", le "héros qui parle en son nom", "l'ennemi qui menace l'identité du peuple" et "ses alliés les idiots utiles" jouant le titre d'une guerre de civilisations. Cette caricature du débat public est un épisode essentialiste de la réalité où toute critique issue de la bouche d'une position identitaire ou fondamentaliste est amalgamée à un populisme qui serait évidemment démagogique.

Les postures religieuses et la modernité

L'essai de Liogier continue avec une description plutôt saugrenue de la société actuelle et du méta-récit qui la sous-tend. L'idée de base est que nous vivions dans une ère "d'individuo-globalisme" où il y aurait absence d'États-nations comme nous les connaissions il y a quelques décennies et résultat de la mondialisation, du retour du fait religieux partout sur la planète et de la modernisation des sociétés. Dans ce globalisme, il y aurait trois postures spirituelles qui domineraient chacune dans une région du globe et où les individus les adopteraint afin de se procurer le sentiment de "réussir sa vie" et de s'affirmer en tant qu'être.

Ainsi, le spiritualisme, implanté surtout en Europe et en Amérique du Nord, serait un ensemble de nouvelles variations religieuses attachées sur le principe "rationnel" d'avoir un mode de vie sain. De leur côté, les individus vivant d'un "capital économique" moindre, donc l'Afrique et l'Amérique du Sud, auraient plus tendance de joindre les rangs du charismatisme comme les mouvements néo-évangélistes et seraient des pâles copies du spiritualisme. Le charismatisme est pour Liogier une forme de fast food spirituel. Finalement, les individus "réactionnels" donc souffrant d'un "capital symbolique et économique" moindre, auraient plus tendance à joindre les mouvements fondamentalistes comme c'est le cas au Moyen-Orient.

Ces séparations religieuses seraient le résultat de divers faits sociologiques dont le "marketing du sacré" où les organisations religieuses utilisent le "grain bain informationnel" afin d'attirer des croyants et en utilisant leurs "désir de survivre", le "désir de vivre" et le "désir d'être" comme affichent promotionnels.

Et le terrorisme dans tout ça?

Liogier termine avec une distinction utile entre fondamentalisme et terrorisme dans la mesure où les individus ne seraient pas endoctrinés comme c'était le cas auparavant mais embrigadés parce que les jeunes en question n'auraient pas réussi à se former une image positive d'eux-mêmes durant leur éducation. Les individus embrigadés seraient donc essentiellement, socialement frustrés ou existentiellement frustrés.

Cette frustration aurait comme origine une "géographie de la colère" dans les pays malmenés par l'occident ou le libéralisme économique et un "marché global de la terreur" où les groupes terroristes font du marketing en utilisant les "espaces de désirs déterritorialisés" comme youtube et facebook afin de faire de la promotion chez ces esprits tourmentés.

Universalisme et orientalisme

Ainsi, le portrait type du jihadiste tel que perçu par Liogier est tout à fait intéressant et important afin de mettre en place des politiques sociales qui pourront diminuer le phénomène d'embrigadement des jeunes frustrés au sein des cellules terroristes. Par contre, sa vision du choc des civilisations d'Huntington, autant dans la caricature des civilisations comme des "blocs monolithiques de culture", dans sa comparaison boiteuse avec le différentialisme anthropologique, dans le lien qu'il effectue avec la ségrégation et l'apartheid ou dans l'étiquette d'un Huntington qui refuse l'immigration dénote plutôt qu'il fait l'amalgame entre une vision du monde orientaliste (l'ouest contre l'est) et celle d'un choc des civilisations (des interactions relativisées selon les contexte historique, géopolitique et culturels). Or donc, la vérité contemporaine n'est pas le choix de nommer le Réel uniquement par Huntington ou Liogier mais plutôt d'utiliser les concepts utiles comme la vision d'une résolution des conflits culturels tel que déterminée par Huntington et en utilisant le portrait du jihadiste moderne tel que définit par Liogier afin de concevoir des politiques intérieures qui permettront de ne pas renchérir sur la désocialisation d'une partie de la population et ainsi stopper la radicalisation terroriste d'une génération perdue dans sa quête d'identité.

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