Quelques pensées féministes : pourquoi j'aime les femmes comme j'aime les hommes


"Mais se profile alors un premier malentendu, celui qui ferait croire qu'il existe un - courant féministe - et, pour tout dire, téléologique. Peut-être les historiens du syndicalisme ou des droits civiques peuvent-ils adopter un tel présupposé. Encore que... Pour ce qui est de la pensée féministe, en tout état de cause, ce serait là un travestissement inacceptable." 
- Nicole Pellegrin

Généralement parlant, hors des questions purement d'idéologies politiques, on conviendra qu'il y a historiquement trois "vagues" de féminismes regroupés autour de différents enjeux clés. Ainsi la première vague ciblait l'égalité juridique autant politique que civile, la seconde,  les questions privées et une révolution des mœurs sexuelles comme les droits à la contraception, à l'avortement et au divorce, enfin, la dernière vague  se rassemble autour des questions morales et sociétales rapportées aux droits des minorités de type et essentialisées autour de la thématique "d'intersectionnalité des luttes". Ainsi, il y a toujours eu plusieurs féminismes et plusieurs pensées féministes, centrés autour de revendications diverses.

J'y vais ainsi de quelques pensées faîtes suite aux lectures de certaines icônes des mouvements dans notre histoire. 

À propos du préjugé progressiste de la victoire historique et absolue du féminisme, Pellegrin ajoute: "Depuis - les années Beauvoir - , pour reprendre l'expression de  Sylvie Chaperon, et leurs pesanteurs machistes, que secouèrent enfin les mouvements féministes post-soixante-huitards, la ligne ne fut jamais droite, les plafonds de verre existent toujours et les lendemains peuvent ne plus chanter." Les luttes pour le droit à l'avortement ou à la contraception reste d'actualité, en plus de l'avènement de nouvelles revendications contemporaines.

Marie Le Jars de Gournay nous dit dès le 17 ième siècle: "l'animal humain n'est homme ni femme, à le bien prendre: les sexes était faits non simplement, ni pour constituer une différence d'espèces, mais pour la seule propagation. L'unique forme et différence de cet animal ne consistent qu'en l'âme raisonnable"(1626). Malgré le préjugé cartésien, cette réflexion matérialiste est à l'avant-grande de tous les mouvements féministes.

De son côté, 50 ans plus tard, François Poulain de La Barre y va d'un cri du coeur plutôt révolutionnaire: "L'on peut donc en assurance exhorter les Dames à s'appliquer à l'étude, sans avoir égard aux petites raisons de ceux qui entreprendraient de les en détourner. Puisqu'elles ont un esprit comme nous capable de connaître la vérité, qui est la seule chose qui les puisse occuper dignement, elles doivent se mettre en état d'éviter le reproche d'avoir enfermé un talent qu'elles pouvaient faire valoir, et d'avoir retenu la vérité dans l'oisiveté et dans la mollesse. Il n'y a pas d'autre moyen pour elles de se garantis de l'erreur et de la surprise, à quoi sont si exposées les personnes qui n'apprennent rien, que par la voie des Gazettes, c'est à dire par le simple rapport d'autrui et il n'y en a point d'autre non plus pour être heureuse en cette vie, en pratiquant la vertu, avec connaissance"(1673). Si nous tâchons d'oublier les préjugés de l'époque propre à de La Barre, cette réflexion semble en tout point dresser une ligne à travers l'histoire.

Pour Condorcet, c'est en plus de son combat sur les droits des noirs qu'il s'affère à poser que les femmes ont été historiquement la cible d'une domination: "Pour que cette exclusion ne fût pas un acte de tyrannie, il faudrait ou prouver que les droits naturels des femmes ne sont pas absolument les mêmes que ceux des hommes, ou montrer qu'elles ne sont pas capables de les exercer"(1790). Il s'agit probablement des premiers arguments qui poussent la réflexion vers une intersectionnalité des luttes progressistes.

C'est probablement Mary Wollstonecraft qui m'aura le plus inspirée: "En fait, le comportement et les mœurs des femmes prouvent, de façon évidente, que leur esprit n'est pas sain; car, comme il en est des fleurs qui sont plantées dans un sol trop riche, on sacrifie la force et l'utilité à la beauté; et les feuilles luxuriantes, après avoir enchanté un œil difficile, se fanent, dans l'oubli, sur la tige, bien avant d'arriver à maturité. J'attribue une des causes de cette floraison stérile à un mauvais système d'éducation" (1792). L'audace de la réflexion et l'importance de sonder l'utilité des artifices comme idéal de vertu. Ce genre de réflexion pousse à réfléchir sur les vertus recherchés dans un cadre de morale judéo-chrétienne ou à pousser vers une morale post-chrétienne si on s'applique à la pensée nietzschéenne.

Elle ajoute, et c'est toujours d'actualité: "l'instruction qu'elles ont reçue jusqu'ici a seulement visé, compte tenu de la constitution de la société, à faire d'elles de misérables objets de désir - de simples procréatrices d'imbéciles! -, si l'on peut prouver qu'en cherchant à faire d'elles des personnes accomplies sans cultiver leur intelligence, on les écarte de leurs devoirs et on les rend ridicules et inutiles une fois fanée la fleur éphémère de leur beauté, je suppose que les hommes sensés comprendront pourquoi je m'efforce de persuader les femmes de devenir plus masculines et plus respectables." La réflexion est intéressante dans la mesure où elle rend compte d'une vision du féminisme qui tend à pousser non pas à une différenciation afin d'atteindre à l'égalité et l'équité mais plutôt à une non-différenciation entre l'homme et la femme à tous les niveaux. Et c'est selon moi la plus belle réalité de la révolution sexuelle post-soixante-huitard. Il n'y a rien pour moi de plus beau qu'une femme confiante et fonceuse, cultivée et passionnée, engagée et libérée; une femme qui se voit en elle-même et non par le regard des autres; une femme qui n'est pas victime de sa vie.

"Que les hommes deviennent plus chastes et plus honnêtes, et si alors les femmes ne deviennent pas proportionnellement plus sages, il sera clair qu'elles sont moins intelligentes que les hommes."

Jeanne Deroin, malgré une érudition autodidacte (et les fautes du texte), y va d'une pointe sur les mouvances révolutionnaires qui abandonnèrent essentiellement la cause féministe: "le résultat de mes méditations fut que toutes les religions étaient un tissus d'absurdites inventées pour asservir le genre humain, que les lois étaient une arme entre les mains des puissants de la terre pour opprimer les faibles et qu'elle ne servaient qu'à légitimer les injustices des grands, que le bonheur la liberté l'égalité étaient des mots vides de sens, qu'il n'y avait dans le monde ni moralité ni principes, a ce compte la vie n'était plus qu'un pénible cauchemar, aussi je reculai d'épouvante et j'invoquai le néant, je préférai méconnaitre Dieu que l'accuse d'impuissance ou de cruauté" (1831). C'est l'appel du nihilisme qu'on voit poindre à l'horizon lorsque la quête des vertus ou d'un idéal est travesti. C'est là toute la laideur du temps chrétien d'aujourd'hui qui nous pousse au mérite du consumérisme afin de nous détourner de l'idéal de justice sociale affirmée par le libéralisme, mais resté dans les faits inachevé. Cette laideur pousse beaucoup d'hommes et de femmes vers le néant en plus de les rendre plus enclin à se faire endoctriner... comme Deroin qui tenta l'expérience utopique de l'Harmonie de Fourier.

Par ailleurs, Léodile Béra rajoute un concept intéressant au sujet des luttes de pouvoir: "Ce qui commande l'estime, c'est la force intellectuelle; ce qui commande l'estime, plus encore, hélas! - la déférence du moins - aux temps où nous sommes, c'est le pouvoir. (...) L'influence du fait, bien plus forte que celle du droit, impose ce sentiment au cœur des hommes - disons, si l'on veut, des hommes vulgaires; mais je prie les autres de bien sonder" (1869). Sa réflexion s'attarde autant à la force mentale et l'indépendance de la femme qu'au modèle de famille traditionnel où les hommes (mari et fils) sont plus importants que les femmes. Surtout, Béra donne une responsabilité partagée de cette charge autant à l'homme que la femme et sans oublier l'institution elle-même du mariage.

Quant à Hubertine Auclert, elle montre l'intensité de la réflexion refusant la dichotomie révolutionnaire afin de prendre position simplement selon ses propres intérêts: "nous serons obligés de faire une question des femme aussi longtemps qu'il y aura une situation particulière faite aux femmes, et qu'avant que cette situation ait cessé d'exister, avant que la femme ait le pouvoir d'intervenir partout où ses intérêts sont en jeu pour les défendre, un changement dans la condition économique ou politique de la société ne remédierait pas au sort de la femme. (...) Un changement de l'ordre socio-économique n'affranchirait pas la femme, car bien que tous les jours la question économique soit résolue pour un petit nombre de personnes, la condition de la femme est, chez les favorisés de la fortune, le lendemain la même que la veille" (1898). Voilà pourquoi, chez toutes les variantes idéologiques et politiques, le féminisme doit être représenté plutôt qu'absorbé comme revendication partielle.

À propos de l'éducation des jeunes filles, Madeleine Pelletier y va de quelques points plutôt intéressants sur le fond autant au niveau de la socialisation qu'au niveau de la notion de genre: "Le costume est avec la physionomie tout ce qui apparaît de nous; c'est sur lui que nous jugent les inconnus et l'impression qu'il fait sur les autres, il la fait aussi sur nous-mêmes. Ce n'est pas sans raison que l'on fait porter un uniforme aux soldats, un habit aux religieux: une armée sans uniforme vaudrait infiniment moins; et les religieux sans habit différeraient très peu des laïcs" (1914). Ainsi, l'idée de vêtements unisexes jusqu'à l'adolescence en plus de l'instruction féministe par le rôle de modèles hardis et courageux - modèles qui n'ont pas à être spécifiquement des femmes selon elle - ;en opposition à l'éducation sociale qui inculque les désirs mimétiques se rapprochant du culte de la princesse tend non pas à faire des femmes de idéal de vertus passifs mais plutôt un individu à part entière, indépendant et maître de son propre destin. Bien entendu, cette idée est définitivement impossible à appliquer dans la mesure où la société actuelle manipule autant les standards masculins que féminins en matière de modèles sociaux. Dommage.

Pour Nelly Roussel, l'important c'est surtout haïr oui, mais de bien haïr: "Car nous sommes coupables, nous, femmes nous sommes coupables de perpétuer un mal que nous pourrions détruire. C'est de notre passivité, de notre inertie, de notre mollesse, de notre impuissance à vouloir et à imposer notre volonté, de notre lâche acceptation de la douleur et de l'esclavage que sont nés tous les esclavages et toutes les douleurs du monde" (1905). Au-delà de la moraline chrétienne, il est important de constater le ton non pas de victime mais plutôt de combattante acceptant l'état de fait d'un côté mais en recherchant le regard d'égal des hommes plutôt que sa pitié; vertu chrétienne. Ce regard est rafraîchissant de vigueur et un cri de haine pour l'égalité.

Finalement, un livre sur le féminisme est incomplet sans Simone de Beauvoir: "Non; loin de souffrir de ma féminité, j'ai plutôt cumulé, à partir de vingt ans, les avantages des deux sexes." En effet, la force de cette femme était non pas de s'exposer malgré sa féminité mais en égal avec les hommes. Elle ne se posait pas en victime mais en actrice de sa propre pièce. À la fin de sa vie, son regard est resté, pour l'essentiel, inchangé malgré une toute petite touche d'athéisme qui lui aurait peut-être aidé à faire de sa vie une vie philosophique capable de s'émanciper des troubles, de la jalousie et des souffrances chrétiennes: "si j'écrivais aujourd'hui le deuxième sexe je donnerais des bases matérialistes et non idéalistes à l'opposition du Même et de l'Autre. Je fonderais le rejet et l'oppression de l'autre non sur l'antagonisme des consciences, mais sur la base économique de la rareté (...) Maintenant, j'entends par féminisme le fait de se battre pour des revendications proprement féminines, parallèlement à la lutte des classes et je me déclare féministe. Non, nous n'avons pas gagné la partie: en fait depuis 1950 nous n'avons quasi rien gagné. La révolution sociale ne suffira pas à résoudre nos problèmes" (1972). Et j'ajouterais qu'elle n'a pas été complète cette révolution sociale. Elle a détruit, avec raison, le culte de la Nation et du Père en plus de libérer sexuellement les femmes, mais pour en faire quoi? Pour l'enrichir de consommation et de nihilisme. 

Je terminerai avec une leçon sur l'amour par Lucrèce l'épicurien: pour les amoureux et les coeurs brisés, je vous propose cette ode à l'amour épicurienne. Un romantisme matérialiste, sensualiste et immanent qui pourra combattre par delà les fluctuations les malheurs de notre réalité. Parce que malgré tous les déterminismes qui nous pèsent sur les épaules, il existe la sagesse d'une morale post-chrétienne qui nous aide à s'aimer et à aimer.

"La dissociation lucrétienne entre amour et sexualité fournit une solution au problème de la relation sexuée. L'altérité pose problème dans l'histoire d'amour, elle est vénérée mais vécue comme une entité à incorporer, ingérer, digérer et détruire. Le baiser en témoigne, et toutes les tentatives de pénétration vécues comme des appropriations. (...) Au coeur même de l'instant où l'on s'imagine en fusion, l'éloignement est maximale. En même temps surgit le désir d'anéantir l'autre: les morsures, les étreintes, les meurtrissures et autres germes de fureur se constatent de visu. Les amants se font souffrir, le plaisir n'est pas pur, sans cesse les aiguillons blessent... 

Dans la relation amoureuse, les protagonistes rivalisent l'imbécillité et passent à côté de la réalité, plus soucieux de croire aux fantasmes par eux fabriqués qu'à l'évidence visible pour tout tiers neutre. Le bon sens populaire l'enseigne : l'amour rend aveugle. (...)

L'amour-passion est une catastrophe. La pulsion de mort qui travaille les deux corps déborde la couche et s'étend, se répand : épuisement des forces, soumission aux caprices d'autrui, dépenses somptuaires, démobilisation sociale, dilapidation du patrimoine, fragilisation de sa santé... (...)

Beaucoup de douleurs à craindre quand on se cherche la quiétude du philosophe et l'ataraxie du sage épicurien! L'amertume, la souffrance, la destruction associées à cette expérience limite ne peuvent représenter quelque chose d'idéal et de souhaitable dans la vie d'un individu. Pas plus qu'une maladie grave, dangereuse et qui laisse des traces. (...)

L'idéal consiste à ne pas se mettre dans la situation amoureuse, car il paraît plus facile d'éviter une douleur que de travailler à sa disparition. Si l'on n'a pu construire son existence en marge de pareilles affections ravageuses, il reste une solution: courir au bordel et demander à la première professionnelle rencontrée le secours d'un talent mercenaire. (...)

Les dix derniers vers du livre IV donnent la forme de cette alternative au pire: l'amitié amoureuse. Pas besoin du piège de la beauté qui suppose toujours une malédiction... La voie d'accès à l'être idéal passe par autre chose que l'apparence, l'allure ou la médiation du jugement d'autrui. On n'aime pas celui qu'on dit aimer quand on recherche d'abord les effets produits par lui dans le regard des autres. Le désir mimétique suppose le mépris du tiers, utilisé comme un faire-valoir, une occasion, un prétexte. Lucrèce veut une femme aimée pour elle-même, pas pour ce qu'elle représente.

Elle-même, c'est-à-dire? Ni la place quelle occupe dans la société, ni la fiction sur laquelle elle se modèle pour correspondre à ce que les hommes attendent d'elle, mais son allure, sa conduite, son caractère - terme essentiel -, le soin de sa personne. Loin des violences brutales de l'amour-passion, l'amour naît dans ce cas d'un temps partagé, d'une construction. Leçon de Lucrèce : l'amour n'est pas donné, il se construit. Et loin des fictions sociales ou des miroirs aux alouettes communautaires. Dans la douceur d'une complicité élaborée à deux, l'un par l'autre, l'un pour l'autre, Lucrèce propose le couple ataraxique comme un œuvre d'art philosophique." - Michel Onfray - Les Sagesses Antiques

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