L'ascension de Trump

L'ascension de #Trump

Les intellectuels ne comprennent pas pourquoi
Les foules l'acclament comme s'il était leur roi
Les médias comparent sa popularité à un exploit
Et l'establishment en a peur, maintenant qu'il voit
Qu'il est devenu la proie de cette nouvelle voix

Il est indépendant de fortune et n'a peur de personne. Excepté des Mexicains, des femmes menstruées et des terroristes qui viennent voler nos bébés. Les gens éduqués ne comprennent pas comment nous pouvons en arriver à un rejet aussi massif du contenu en faveur de ce parvenu. Tout l'été on nous aura dit: «ce n'est qu'une mode, le peuple ne peut pas voter pour ce glandu fourbu!» Donald Trump représente ainsi l'individu type auquel Douglas Adams, dans son œuvre du guide galactique fait référence en disant que: «Quiconque est capable de parvenir à se faire élire président ne devrait à aucun prix être laissé libre d'exercer cette fonction».

Car oui, malheureusement, il sera bel et bien élu représentant de tous nos malentendus.

La fracture culturelle

Une fracture s'est créée, partout dans le monde capitaliste et corporatiste de notre société mondialisée. Cette scissure, cette séparation, ce glissement, s'est effectuée lentement mais dignement, en transcendant l'inculture au sein notre société. James Guillaume, grand penseur anarchiste, décrit la force de la révolte populaire en la comparant à l'eau s'engouffrant dans une digue:  «Ce n'est pas en un jour que le flot grossit au point de rompre la digue qui le contient; l'eau monte par degrés, lentement; mais une fois qu'elle a atteint le niveau voulu, la débâcle est soudaine, et la digue s'écroule en un clin d'oeil.» Le phénomène Trump n'est pas apparu du jour au lendemain. Il s'est construit grâce à chacune des gouttes d'eau se déversant dans la digue.

Deux mondes s'opposent en contradictions. Tout d'abord, le monde de la partisannerie éduquée et embourgeoisée en posture d'autorité. Ils forment nos élites mondialisées. Ils sont libéraux, conservateurs, exploiteurs, utilisateurs-payeurs, libérateurs, humanistes, contribuables et cultivateurs de la langue de bois du statut quo moralisateur. Ils croient en nos institutions comme si c'était la foi unique de notre démocratie et l'unique garde-fou de tous nos droits acquis. De l'autre côté, les malfamés, les détrempés par ce discours où ils sont dominés, les affamés des inégalités, les réactionnaires en quête d'identité et les piégés par ce statut quo de notre société gavés par le pain quotidien des téléromans politiques médiatisés. Ils réagissent au quart de tour au discours des célébrités et ne souhaitent qu'un vent de changement où ils percevront enfin le discours de vérité tant recherché.

Ces deux castes s'opposent depuis des lunes, mais divergent dès lors que les digues cèdent; c'est l'avènement des voix anti-système comme celle de ce cher Donald Trump qui propulse ces tremblements à l'avant-plan de l'espace public. C'est la fin du discours de profondeur au sein des establishments, remplacé par l'illusion d'un prêcheur revendicateur qui saura rendre la grandeur au peuple et soutenir leurs "précieuses valeurs" prises sous l'assaut de ce dictateur de nos peurs.

Déchéance intellectuelle

Dans une de ses fabuleuses lettres, Noam Chomsky s'adresse ainsi aux intellectuels à propos de la guerre du Viet-Nam: «Les intellectuels sont en position pour exposer les mensonges des gouvernements, analyser leurs actions selon les causes et les motifs, mais aussi, souvent, leurs intentions camouflées. (...) La responsabilité des intellectuels est beaucoup plus importante que la responsabilité du peuple, grâce à tous les privilèges auxquels ils ont accès.» Où sont donc ces intellectuels pour fournir les clés de la vérité?

Ils sont devenus des experts associés à ce manque de culture généralisé. Le glissement de notre système d'éducation est clair. Nous sommes passés d'une école où nous formions des individus sensibilisés à la pensée critique, à une école où nous formons des automates spécialisés et des techniciens incapables de penser sans une autorité pour les guider.

Que cela soit Alain Deneault en parlant dans son livre «médiocratie» ou Max Stirner, l'écrivain anarchiste, force est d'admettre que: «L'école ne produit pas d'hommes aussi absolument vrais, s'il en existe quand même, c'est bien malgré l'école. Celle-ci, sans doute, nous rend maître des choses, à la rigueur aussi, maître de notre propre nature, mais elle ne fait pas de nous des natures libres. En effet, aucun savoir, fût-il approfondi et étendu, aucun esprit aiguisé ou sagace, aucune finesse dialectique, ne peut nous prémunir contre la bassesse du penser et du vouloir». Les intérêts personnels et pécuniers, dans notre monde globalisée et libéralisée, menottent les intellectuels auprès des intérêts des élites de notre société.

Pendant ce temps, l'État dégénère et génère
Angoisses, passions et situations précaires
Poussés par nos pairs vers les confins de notre humanité
C'est, l'air hébété, qu'on se heurte aux pourtours encerclant la Cité
Prison à ciel ouvert, permettant de cumuler
Les richesses; protégées et garanties par nos lois
Cette société camouflée derrière les barbelés de la mondialisation
Où ses acteurs sont aveuglés, tel des fourmis ouvrières
Prêtes à mourir pour leurs téléréalités
Protégées par nos dirigeants
Les portes de la Cité
Sont synonymes de sécurité et de sécularité
Affermissant l'emprise du Capital
Au profit des sans-pitiés
Ces Monstres du libéralisme sont bien heureux
De nous voir aussi peu éduqués
Enclins à une participation tacite
Les pires crimes possibles surviennent hors de la Cité

Ainsi, la responsabilité de ce populisme démagogique et outrancier incombe en partie à cette déchéance de nos intellectuels préférant sécuriser leurs acquis. Ils poussent bien malgré eux les masses à diverger de leur autorité. Ces masses qui en ont assez du monopole des privilégiés, fermant les yeux face à ces institutions de notre austérité.


Médiatisation poubelle

La montée des populismes est observable sous la perspective culturelle et intellectuelle bien entendu, mais c'est dans l'espace public et via les médias que nous devons, en tant que société, définir nos valeurs et nos prises de position morales. Cependant, c'est depuis plusieurs décennies que nous n'avons plus eu de débats sur ces enjeux. Pis encore, lentement mais sûrement, notre économie de marché s'est transformée en société de marché; une manière de vivre avec des comportements individualistes et des relations sociales basés sur le mérite, la célébrité, l'image et la médiocrité.

Michael J. Sandel, dans son livre «What Money Can't Buy: the moral limits of markets», explique que l'économie de marché a deux impacts lorsqu'elle pénètre dans un secteur où elle n'y était pas avant. Tout d'abord, le marché, n'ayant pas de morale, amène à choisir la solution qui privilégie les intérêts purement financiers. Le marché existe «pour faire du cash». C'est ainsi que le marché sans morale et sans éthique nous amène vers une corruption des biens et des services en question. C'est la dénaturation des médias tels que nous les connaissions avant, en tant que quatrième pouvoir et pilier de la politique. Cette corruption se perçoit dans les nuances de plus en plus faibles entre «l'information»
et le «spectacle» ou entre les «faits» et la «publicité».

Le second effet de la société de marché dans le contenu médiatique est l'accroissement des inégalités culturelles et économiques, dans notre société. D'un côté, le consommateur verra la qualité de ses informations devenir indigeste et de l'autre les travailleurs du domaine de l'information vivront la précarité et l'insécurité. Les frontières des contenus étant troubles pour la majorité de la population, la quête de la raison n'est possible que pour une infime minorité. De plus, l'accès aux publications renommées étant restreinte à cause de leur coût, leur portée dans la population est liée à leur financement par la société de marché.

De nos jours, le débat médiatique devient donc caduc. C'est un endroit où persiste le pouvoir et le prestige de la société de marché. Le discours public est totalement vide au sujet des solutions alternatives et ne présente que des foires d'empoigne entre partisans idéologiques sans jamais amener le débat sur des enjeux de fond. Les débats sur des valeurs comme l'éducation, la santé, l'environnement ou l'immigration sont donc basés sur les arguments du ressentit, axés sur l'image du messager ou centrés sur les intérêts financiers.

Pour conclure, nous pouvons ainsi attribuer la montée du phénomène Trump à trois facteurs. Tout d'abord, la fracture culturelle entre la minorité dirigeante et la population victime du cynisme politique. Ensuite, la déchéance des intellectuels qui refusent leur responsabilité de critiquer les institutions au profit de leur sécurité au sein d'une société où s'accroissent les inégalités. Enfin, c'est la corruption de l'espace public par l'économie de marché, où les médias deviennent simplement des plates-formes de propagande idéologique accrochées aux ressentits d'une population désillusionée.

Le seul espoir qui nous reste, c'est de voir dans cette ascension l'opportunité d'un débat public pour discuter de la valeur de l'éducation, de la réduction des inégalités, du rapprochement culturel de tous les milieux de la société et du mérite d'avoir des médias de qualité, indépendants des gouvernements et des intérêts privés. Il est temps de dépasser l'épais brouillard de néolibéralisme qui fait suffoquer notre société car le phénomène Trump et les autres populismes pointent vers des réels problèmes tout en souhaitant les endiguer avec les mauvaises solutions. 

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