Le choc des civilisations

Le choc des civilisations 

À la suite d'un article dans le journal réputé du "Foreign Affairs", Samuel Huntington formule la thèse d'un choc de civilisations afin d'analyser les divers conflits présents et futurs au sein de la communauté internationale. La méthode est issue d'un mélange de postmodernisme et de pragmatisme afin d'ancrer la géopolitique post Guerre Froide dans un nouveau paradigme du realpolitik. Malgré l'hommage qu'Huntington fait à la théorie de l'orientalisme développée par Edward Saïd, Huntington est taxé d'essentialisme, accusé de promouvoir la différence au sein des cultures et étiqueté comme un idéologue d'extrême droite encourageant les Donald Trump et les Marine Le Pen de ce monde à fermer les frontières de l'Occident, déporter les immigrants musulmans et brandir un idéal nationaliste identitaire. C'est pourtant loin d'être la lecture de Huntington!

Le paradigme des civilisations

Durant la Guerre Froide, la planète se compose de trois blocs plutôt hermétiques: les libéraux ou l'Occident, les communistes et le tiers monde. Le dualisme libéralisme-communisme met de l'avant une identité commune basée sur l'idéologie prédominante. C'est tout le concept derrière l'idée de la guerre froide.

Après la fin de la Guerre Froide, l'éclatement de l'Union Soviétique et la chute du mur de Berlin, les politiques globales commencent à s'aligner autour des intérêts culturels qui agissent comme forces d'unification et forces de division. Ces intérêts culturels sont basés à leur tour autour des identités culturelles: les ethnies, les langues communes, les religions, l'histoire, les valeurs, les coutumes et les institutions au sein des États-nations.

Huntington souligne clairement qu'afin de "savoir qui nous sommes, nous devons savoir qui nous ne sommes pas et souvent même savoir contre qui nous nous opposons." L'identité se construit, par le fait même, de deux manières: en affirmant des similitudes avec l'Autre et en rendant compte des différences avec l'Autre.

Il ajoute que les conflits identitaires les plus violents opposent les identités différentes comme les conflits entre groupes culturels, les guerres tribals et les conflits ethniques. Afin de simplifier la géopolitique mondiale contemporaine, Huntington propose une vision bâtie sur les différentes civilisations prenant pied sur la Réalité moderne.

Représentation d'un paradigme

Le but définitif d'Huntington est de mettre de l'ordre dans et simplifier notre représentation de la Réalité. Il assume que le choc de civilisations n'explique pas la complexité du Réel dans son ensemble. Il souhaite comprendre les relations de causalité entre les différents phénomènes sociaux et la géopolitique de l'après Guerre Froide. Il tente aussi de découvrir un moyen d'anticiper et de prévenir les conflits, de distinguer les conflits à risque d'escalades de violence et de promouvoir une approche qui aura des effets désirables dans les relations entre les États-nations.

Qu'est-ce qu'une civilisation?

Huntington débute en mentionnant l'importance de distinguer "la" civilisation et "les" civilisations. Le sens premier de civilisation se base sur une idée de modernité relié à une culture capable d'avoir une langue écrite et s'assemblant en villes. L'acception proposée par Huntington suppose plutôt que les civilisations sont des entités culturelles englobantes et ramenant la réalité d'une multitude d'États-nations à une généralisation de huit civilisations contemporaines. Dans les faits il s'agit d'une représentation afin d'arriver à une compréhension des Réalités culturelles et postmodernistes. Il soutient d'ailleurs que les civilisations sont mortelles, qu'elles ont en général une longue durée de vie et qu'elles ne sont pas des entités politiques. Elles ne maintiennent donc pas l'ordre établie et la justice, ne collectent pas de taxes et d'impôts, ne partent pas en guerre et ne négocient pas de traités comme les gouvernements. Il termine en disant que les civilisations peuvent être formée par une ou plusieurs unités politiques et se forment grâce un contexte historique, géographique et culturel qui la distingue d'une autre civilisation.

Les différentes civilisations à l'heure actuelle sont selon Huntington: les civilisations chinoise, hindoue, japonaise, musulmane, orthodoxe, occidentale, d'amérique latine et africaine. 

Afin de comprendre la théorie du choc des civilisations, il est important de prendre en compte deux éléments importants. Tout d'abord, Huntington fait la distinction entre la modernisation et l'occidentalisation. Ensuite, la théorie d'un choc des civilisations impliquent que le choc est plus importants aujourd'hui étant donné le niveau des progrès technologiques permettant de voyager partout sur la planète et la diminution des distances géographiques grâce à la mondialisation de l'économie et des télécommunications.

L'hégémonie occidentale

Comme le souligne Edward Saïd dans son livre "orientalisme", Huntington fait un état des lieux de la domination occidentale après l'époque de la Guerre Froide. Ce qui fait la spécificité de la civilisation occidentale selon les deux auteurs c'est qu'elle est "douée pour montrer sa force et pour appliquer la violence à grande échelle." La force d'une civilisation est fondée sur le "soft power" et le "hard power", le premier pouvoir prenant en compte l'attraction culturelle de la civilisation et la seconde les réalités économiques, militaires et institutionnelles. La spécificité occidentale a été sa capacité à exporter ses institutions financières, politiques, culturelles et idéologiques partout sur la planète en plus de monopoliser les organisations internationales comme les Nations Unies (ONU) et le Fond Monétaire International (FMI).

L'histoire de la domination de l'Occident s'accompagne d'une contradiction entre un mythe que défendent les tenants de l'universalisme comme vision géopolitique de la planète et la réalité de regain identitaire planétaire. Tout d'abord, le mythe du progrès, du libéralisme économique et de la pop culture américaine qui universalise la culture occidentale et l'implante partout sur la planète. Ensuite, la réalité fait plutôt état d'un retour du sacré dans toutes les sociétés. L'identité culturelle rassemble chacun des individus en réaction à la mondialisation et au libéralisme universalisé.

Ainsi, Nietzsche avait tué Dieu au 19 ième siècle mais le libéralisme l'aura ressuscité. 

En effet, depuis 1970, partout sur la planète il existe une inversion de la sécularisation dans nombre de sociétés. Le progrès social, économique et culturel s'accompagne d'une montée du nihilisme, d'une urbanisation de la société et de l'augmentation des flux migratoires provoquant la quête d'une identité, un besoin d'individualité et de spiritualité chez les individus les plus victimes de ce libéralisme universalisé. Le regain du sacré provoque une montée du nationalisme et du fondamentalisme religieux.

L'identité occidentale

La civilisation occidentale comme contexte historique est représentée par un héritage de l'Antiquité rassemblant la philosophie grecque et romaine, le rationalisme, la loi romaine, le latin et le christianisme. Mais c'est aussi le catholicisme et le protestantisme, la réforme et la contre-réforme, une multitude de langues européennes aux racines communes, la sécularisation de la société (séparation de l'État et de l'Église, du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel), la règle de droit, le constitutionnalisme, la déclaration des droits de l'homme, le pluralisme social, les institutions de représentation politiques, l'individualisme, l'esclavage et son abolition. 

Bien entendu, les autres civilisations peuvent partager certaines de ces valeurs et une partie de l'histoire de la civilisation occidentale. Il est simplement logique de se dire que le relativisme culturel implique qu'un trame narrative d'une société s'inscrit dans un contexte historique bien précis. Ce sont ces spécificités qui ont construit la civilisation occidentale telle qu'elle est présentement.

Déclin de l'Occident

Pendant que la civiisation occidentale était à son apogée, les États-nations des autres civilisations étaient forcés de se positionner par rapport à l'Occident. Soit ces États-nations faisaient un rejet de la modernisation et de l'occidentialisation de leur société, soit elles acceptaient les deux (Kémal et la Turquie après la fin de la première guerre mondiale) et soit elles appliquaient un réformisme variant d'un État à l'autre. Par contre, partout où la modernité met les pieds surgit une montée du nationalisme et un rejet de l'occidentialisation.

Le déclin de la civilisation occidentales est lent, irrégulier et en lien avec les diverses formes de pouvoir. C'est une perte de territoire en lien avec la fin des empires coloniales, c'est un poids démographique qui diminue rapidement pour avantager la mobilisation sociale des autre civilisations, le déclin du poids économique, le déclin des capacités militaires provoquant une forte militarisation des États émergents et finalement la régionalisation des conflits sur la planète.

Ce déclin implique forcément l'émergence des cultures non-occidentales et reflète une redistribution des forces géopolitiques en place, un recalibrage des "hard power" et des "soft power", un clivage entre certaines élites non-occidentales mais fortement occidentalisées et les populations des pays qu'elles dirigent plutôt poussées faire le nationalisme et le fondamentalisme religieux et finalement c'est via les démocraties les plus occidentalisées comme la Turquie que ce nationalisme identitaire est exprimé.

Les effets du choc des cultures

Le choc des civilisations implique la rencontre et le conflit entre des identités qui diffèrent. Bien que ces conflits ont toujours été présent sur la planète, le progrès technologique et la mondialisation augmentent les occasions de conflits et l'appartenance des individus envers ces identités culturelles. Cette identité forte construite en relation avec l'Autre peut provoquer à son tour une sensation de supériorité, une perte de la confiance, des obstacles de communication et l'absence de familiarisation avec les valeurs communes et universelles, des motivations, des relations sociales ou des pratiques sociales et peut aller jusqu'à se refléter à travers la ségrégation des identités au sein d'un territoire géographique donné.

La structure des civilisations

Les civilisations se forment d'États-membres, d'un ou plusieurs États-centraux, d'États-fissurés et d'États-déchirés. Huntington ajoute qu'un État-solitaire peu aussi exister (Haïti et l'Éthiopie) et même représenter une civilisation (le Japon). 

Les États-fissurés se forment en ayant dans leurs frontières une ligne de faille entre deux civilisations ou deux cultures comme c'est le cas au Soudan, au Nigeria, en Inde, en Tanzanie, au Sri Lanka, aux Philippines, en Chine, en Indonésie, en Bosnie et en Ukraine. D'ailleurs, Huntington avait prévu la situation en Ukraine presque 20 ans avant que la situation s'envenime.

Les États-déchirés, de leur côté, se définissent comme ayant une population se revendiquant d'une civilisation et une élite souhaitant se rapprocher d'une autre civilisation. Dans l'histoire, la Turquie, la Russie, le Mexique et l'Australie ont tenté avec peu de succès cette approche afin d'épouser des valeurs venant de d'autres civilisations.

Et la civilisation musulmane dans tout ça?

La civilisation musulmane contemporaine est décentralisée depuis l'abolition du califat turque en 1924. Elle est donc sans État-central. Cela implique une lutte de pouvoir entre les différentes puissances régionales afin de représenter l'Oumma sur la planète. Les pays comme l'Iran, la Turquie, l'Arabie-Saoudite, l'Égypte et le Pakistan tentent ainsi de prendre possession de la légitimité du fait religieux musulman puisqu'il suppose autant le pouvoir temporel que spirituel dans la région. Pour continuer, après des décennies de politiques islamophobes et orientalistes, le retour du sacré et l'indépendance des États-nations, il est plutôt inévitable que le Moyen-Orient aie vu un regain du nationalisme et du fondamentalisme religieux. Finalement, la civilisation musulmane est dans un pic de croissance démographique depuis quelques années et c'est cette jeunesse qui migre ailleurs sur la planète ou combat dans les conflits qui font rage dans la région.

La résolution des conflits

Pour conclure avec le paradigme du choc des civilisations, Huntington propose quelques pistes de solutions afin d'éviter les escalades de violence dans les conflits. Il souligne l'importance, autant entre occidentaux que lorsque nous avons devant nous un vis-à-vis d'une autre culture, de rechercher les valeurs communes plutôt que les différences. C'est par ces valeurs universelles et communes qu'on peut développer une relation de confiance. Il continue en prévenant qu'il faut s'abstenir d'intervenir avec l'armée dans des conflits qui ont lieu sur le territoire des autres civilisations. Il privilégie les solutions diplomatiques, les pressions économiques et le dialogue avec les autres participants du conflit (ceux qui n'ont pas les pieds sur le sol mais sont des alliés objectifs des combattants). Il rappelle l'importance de bien intégrer socialement et économiquement les immigrants au sein de leur société d'accueil et propose de relever l'importance de l'identité nationale dans les sociétés occidentales, non pas autour des différences avec l'Étranger mais plutôt en soulignant l'affirmation des valeurs communes à travers les populations.

Difficile d'être un réactionnaire avec un projet de société aussi progressiste.

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