L'ordre libertaire

L'ordre libertaire

J'écris depuis l'été de mes vingt ans. Mes premiers textes ont été des lettres que je n'ai jamais envoyées et des poèmes que je n'ai jamais récitées à des femmes qui ont traversé ma vie en coup de vent. Venant d'un milieu pauvre et ayant grandi dans un foyer qui réprimait l'éducation des livres, j'ai vieilli avec un manque de culture ainsi qu'un manque de confiance en moi. C'est pourquoi j'ai toujours apprécié, malgré les tourments de l'intimidation, mes journées à l'école.

J'ai commencé ma vie d'adulte en me tournant vers la science comme une porte de sortie. Comme si la technique et les formules mathématiques avaient pu m'émanciper des brumes de l'alcool de mon beau-père colérique. J'ai vite compris le poids de ce genre de chemin et c'est en vivant l'amour pour la première fois que j'ai découvert une partie de moi. Une partie de moi qui demandait plus que ces théorèmes et ces méthodes à suivre, cachée et prostrée dans les sous-sols de ma propre histoire.

J'avais vingt-cinq ans quand je me suis découvert une passion pour aider mon prochain. Par l'éducation, la relation d'aide et les soins de santé, j'ai commencé à dire "oui" à moi et aux autres. À aller vers les gens et par le fait même, faire le grand "oui" nietzschéen de ma vie.

Puis j'ai subi le rejet institutionnel. J'étais trop différent. Trop "revendicateur".  C'était en 2012, après la grève.

J'ai continué à lire de manière attentive et poursuivre mon enrichissement et mon engagement personnel avec les actualités de la société. J'ai milité pour des partis politiques, mais l'idéologie et la partisanerie m'écoeurait. J'ai milité comme carré rouge mais le dogme et la répression m'ont meurtri. J'ai lu sur l'anarchisme et le communisme tout en essayant de pénétrer ce milieu reclus du bas Montréal, mais j'ai été amèrement déçu par une culture du "street credibility", du "call-out" et où le petit bourgeois révolté des écoles privées montréalaises règnait en Roi tout en maltraitant sa blonde féministe. Et puis, j'ai continué d'écrire. Pour moi.

Tout d'un coup, c'était la fin de l'été et je suis tombé sur une entrevue de Michel Onfray à la télévision. Il parlait avec mes mots. Il disait mes idées. Il parlait ma langue. Vierge de toutes ses histoires où il fût (et est) soumis à la "cellule des crachats" de la vie publique, c'est avec le regard d'un jeune homme essayant de sortir de la pauvreté que j'ai commencé à lire son oeuvre. Étant lui-même fils d'ouvrier et de femme de chambre, je comprends comment j'ai pu finalement me sentir entendu.

Dans l'ordre libertaire, la vie philosophique d'Albert Camus, Michel Onfray dresse un portrait en même temps qu'un auto-portrait de lui-même. Dans l'ensemble de leurs oeuvres, Camus et Onfray se dresse comme des géants solitaires dans une foule d'intellectuels prêts à justifier et intellectualiser des gestes impardonnables comme le terrorisme d'état, le terrorisme individuel, la paupérisation, la torture, l'esclavage, les camps de concentrations, la guerre, la vengeance, la destruction et l'infamie.

Dans ce livre, Onfray y fait un plaidoyer de la vie de Camus tout en expliquant son propre engagement dans la société. Onfray se qualifie très clairement, comme Camus, de socialiste libertaire, critiquant autant l'hégélisme derrière le capitalisme d'état, la gauche libéral, tous les types de totalitarismes ainsi que les formes les plus violentes de l'anarchisme.

Il termine le livre avec les leçons à tirer des grands textes anarchistes et des erreurs du siècle passé que nous répétons en ce moment:

Leçon de Godwin: "désirer une communauté jubilatoire avec des contrats immanents"
Leçon de Proudhon: "fonder le pragmatisme libertaire avec le souci d'une anarchie concrète contre l'idéalisme anarchiste platonicien ou hégéliens"
Leçon de Stirner: "construire une force par une 'association d'égoïstes' et la transformer en cheval de Troie pour pénétrer la forteresse capitaliste"
Leçon de Fourier: "activer des microsociétés libertaires sous forme de phalanstères postmodernes pour contaminer la société capitaliste par des communes exemplaires"
Leçon de Bakounine: "mettre en garde contre tout pouvoir, quel qu'il soit, y compris insurrectionnel ou révolutionnaire, parce que tout pouvoir corrompt systématiquement celui qui l'exerce"
Leçon de Kropotkine: "solliciter en chacun les penchants naturels à la solidarité étouffés par la société contemporaine"
Leçon de Louise Michel: "mettre la justice au centre des préoccupations militantes"
Leçon de Thoreau: "réactiver l'impératif libertaire de La Boétie pour qui le pouvoir N'existe que parce qu'on y consent, n'y plus consentir suffit à son effondrement, la désobéissance civile est une force sans nom"
Leçon de Reclus: considérer la science et la technique non pas comme mauvaises en soi, mais relativement à leurs fins"
Leçon de Sébastien Faure: "s'engager dans la pédagogie libertaire et créer des écoles ad hoc"
Leçon d'E. Armand: "inscrire le corps dans les logiques révolutionnaires avec une mise à l'ordre du jour d'un hédonisme post-chrétien et jubilatoire"
Leçon de Pelloutier: "travailler à la 'culture du soi' "
Leçon des anarcho-syndicalistes: "investir dans l'ici et maintenant de la pratique"
Leçon de Makhno: "établir la discipline par le libre consentement"
Leçon de Voline: "synthétiser les courants anarcho-syndicalistes, communistes, libertaires et individualistes dans un   programme commun"
Leçon de Malatesta: "défendre l'éthique selon laquelle une fin libertaire ne justifie pas des moyens qui se contredisent"
Leçon de Han Ryner, de Manuel Devaldes et Georges Palante: "contre le nivelage collectiviste, faire de l'individu la mesure de l'idéal anarchiste"
Leçon d'Emma Goldman: "compléter la vie anarchiste par une vie hédoniste et nietzschéenne"
Leçon de Louis Lecoin: "mener une vie anarchiste comme jadis, dans l'Antiquité, on menait une vie philosophique"  

En lisant réellement son oeuvre et en prenant soin de ne pas sombrer dans la lecture des commentaires des journaux comme Libération ou d'autres médias envieux nous n'avons pas le droit de le qualifier de réactionnaire.

À moins que vous ne soyez sartriens par tout hasard?

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