Lettre à mon premier ministre

Monsieur Philippe Couillard, Premier ministre du Québec

Cela fait plus de vingt ans que je m'intéresse à la politique québécoise. Déjà tout petit, je lisais La Presse et suivais avec intérêt les aléas du peuple québécois. Je voyais des gens dans la rue qui revendiquait des valeurs d'entraide, de partage, de justice sociale et ce, peu importe leurs allégeances politiques. La politique était une manière de revendiquer le progressisme de notre grandeur d'âme, unique à travers le monde.

Max Stirner disait, dans son temps: "Qui est un homme complet n'a pas besoin d'être une autorité". Par homme complet, on entend un homme qui dirige en étant un exemple pour tous. Or, vous avez été élevé dans une tour d'ivoire monsieur le Premier ministre. Tous vos privilèges vous auront permis de soutirer à l'État québécois une formation de médecin, digne représentant d'un système de santé où l'universalité des soins, peu importe les revenus, est une nécessité et non une frivolité. Pourtant, vous vous êtes envolé à l'autre bout du monde afin de garnir le compte de votre paradis fiscal pour revenir nous conquérir du haut de votre fierté d'aristocrate.

Vous êtes un homme incomplet.

Vous ne connaissez pas la pauvreté, celle qui vous tue à petit feu. Vous ne savez pas ce que c'est de travailler le labeur d'une vie à ramasser la merde des technocrates et des gestionnaires endimanchés. À gratter les fonds de tiroirs afin de nourrir le ventre vide de la famine de notre société et à augmenter chaque année sa charge de travail, tout en ayant 0,5% d'augmentation comme cadeau dans nos négociations avec le gouvernement de l'austérité.

La réalité, c'est que vous détruisez peu à peu le modèle de justice sociale qui a rendu si fier le peuple québécois pendant tant d'années. Je ne saurais dire si vous le faite en dépit du bon sens ou par exprès, mais vous le faites très bien et très rapidement.

Vous coupez dans nos valeurs
Vous anéantissez l'éducation déjà en pleurs
Vous centralisez la santé sans commune mesure
Aux mains d'un dictateur inapte sans structure
Vous mettez à mal les fonctionnaires
Déjà à bout de souffle de votre régime austère
Vous idolâtrez le déficit de votre moralité
Afin de payer les habits de votre ami Avidité
Et vous sacrifiez une jeunesse qui veut étudier
En lui demandant l'ultime sacrifice de sa lucidité

Vous maltraitez les honnêtes travailleurs en miroitant des baisses d'impôts régressives, puis vous les frappez de toute votre force de hausses de tarifs, de hausses de taxe et des hausses de vos caprices décérébrés.

Vous nuisez à la jeunesse monsieur le Premier ministre. Vous gouvernez pour quelques-uns, au détriment de la majorité.

Nous régressons socialement, vers la grande noirceure d'une méritocratie sans envergure.

Lorsque j'étais en secondaire quatre, mon enseignant de français, Oscar Baron, un vieil homme à la crinière grise hirsute de lion , m'a redonné le goût de lire en me poussant vers des lectures complexes et épanouissantes. Il m'a fait découvrir la poésie de Nelligan et l'horreur magnifique de Maupassant. Il n'aurait pas perdu son temps s'il n'était pas plein d'amour pour ses étudiants. Il le faisait parce qu'il rêvait de nous voir voler de nos propres ailes. 

C'est ça, l'école.

Mais plus maintenant.

Les enseignants sont surchargés. Ils sont vus comme des enfants-rois partout dans nos médias. Vous les empêchez d'avoir un salaire témoignant du don de soi qu'ils effectuent à chaque jour, tout en augmentant leur charge de travail et en les traitant de paresseux ou de va-nu-pieds. 

Si vous continuez, monsieur le Premier ministre, les enseignants qui resteront seront des machines bien huilées, ils couperont les coins ronds de l'éducation d'une génération et vous garniront de joyeux lurons, aveugles devant les poèmes de Gaston Miron.

Michael J Sandel disait dans un de ses essais: "Est-ce que tout à un prix?". Il semble que, pour vous, monsieur le Premier ministre, l'éducation ne soit qu'une marchandise comparable au café ou au dernier show télévisé sur les chaînes câblées. Vous mettez en place un ministre qui ne voit pas de problème à amputer le budget des bibliothèques de notre cité, "parce qu'aucun enfant n'en mourra". Vous privez les étudiants aux besoins particuliers des professionnels qui malchanceux des personnes complètes, capables de faire leur juste part dans un avenir rapproché.

À force de courir après ce déficit zéro, votre austérité nous pousse à voir l'éducation comme une marchandise. Sandel vous aura prévenu monsieur le Premier ministre, lorsque vous laissez entrer le marché dans une sphère de la société où il n'a pas sa place, le marché à deux effets: la corruption des services, leur dénaturation et leur perversion d'un côté et l'augmentation inévitable des inégalités sociales de l'autre côté.

En mettant la hache dans l'éducation publique, vous diminuez la mixité sociale, vous empêchez les moins nantis d'avoir droit aux mêmes opportunités que les privilégiés et vous confortez une vue de la société qui engendre une reproduction sociale des malheurs de notre société.

L'austérité, puissante et prospère
Prive, discrimine, marginalise
Désenchante et sacrifie
Notre moralité, notre spiritualité
Notre pluralité
La partisanerie nous aveugle
La partisanerie triche avec nos émotions
Elle nous obnubile, avec style
Nous amuse, nous rend cynique
Tout...

Pour éviter les débats
De parler de nos valeurs
De parler des problèmes de fond

Si vous voulez relever le Québec de sa morosité, monsieur le Premier ministre, vous devez investir dans notre avenir. Si vous nous abandonnez, nous vous abandonnerons du haut de l'individualisme que vous nous aurez inculqué.

Est-ce que vous aimez notre jeunesse? 

Voulez-vous la pousser vers les hauteurs d'une société qui reconnaît la valeur d'une éducation pour tous ou préférez-vous plutôt d'une génération d'individualistes qui se cachent derrière la loterie des privilèges et rient de la malchance des autres? 

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